
De polémiques en polémiques, de buzz en buzz, Internet fait tour à tour peur et rêver. Fondement d'un nouveau totalitarisme ? Ou moyen d'expression d'une liberté absolue ? A moins que ce ne soit à la fois l'un et l'autre.
Dans son numéro du 11 août, L'Express consacre un dossier au « web-flicage », la saisie et la diffusion de données sur Internet. De quoi alimenter les argumentaires de tous ceux qui veulent restreindre l'usage d'Internet. L'image d'Internet comme super flic, adjoint d'une société de surveillance, peut pourtant surprendre tant il est associé à son exact opposé, une liberté absolue. Alors, hippy ou Big Brother ?
On le sait, Internet permet d'oublier toutes les frontières du monde réel. Tout, tout de suite. L'échec d'Hadopi (à venir mais quasi certain) et de ses prédécesseurs montre bien que la propriété privée n'est pas une limite. Le dossier de L'Express indique que la vie privée n'offre pas plus de résistance à la pression libertaire que diffuse Internet. Mais plutôt que le support d'une société de surveillance, Internet est l'outil de diffusion d'une nouvelle sorte de totalitarisme où la liberté, ou plutôt une idée dévoyée de la liberté, tient une place centrale. Sans que nous puissions nous y opposer, du moins sans se faire traiter de conservateur réactionnaire et passéiste, on nous exhorte à renoncer à tout ce qui pourrait freiner cette irrésistible liberté. Sexe, âge, métier, race, préférences sportives, expériences sexuelles, gestes quotidiens... Nous sommes expressément invités à tout dévoiler sur l'immense place publique qu'est le web. Celui qui n'y est pas est un has-been et celui qui n'a pas livré assez d'informations menacé de l'être.
La collecte d'informations d'Internet ne se fait d'ailleurs pas toujours très volontairement. La moindre opération est enregistrée grâce aux cookies et vendue ensuite à des sites commerçants, bien contents de pouvoir mettre au point des publicités personnalisées, plus subtile de plaire et donc de faire vendre. Car l'espionnage n'est plus orchestré par l'État dans un but sécuritaire, plus seulement en tout cas, mais principalement par des entreprises, afin de faire plus de profit.
Le droit à l'oubli est à peine né qu'il est déjà rejeté. A terme, notre conception de la vie privée sera radicalement changée. La délimitation entre public et privé va progressivement s'effacer jusqu'à ce que ces deux sphères ne fassent plus qu'un et que la vie de chacun soit exposée aux yeux d'un autre. Internet n'est d'ailleurs pas le seul à véhiculer une telle pensée, que l'on retrouve aussi avec la télé-réalité. Pourra-t-on bientôt zapper entre 6,5 milliards de chaînes télé ? Après tout, apparue au XIXe siècle, la vie privée est déjà une vieille idée qui prend la poussière.

