Les prophètes de mauvais augure et les « déclinologues » aiment à dire que nous vivons une époque sombre. Il s'agit souvent d'ailleurs de conservateurs et de passéistes, qui se réfugient volontiers dans un Âge d'or révolu, un passé idéalisé par leur crainte du futur et leur dégoût du présent (à moins qu'il s'agisse de l'inverse). Cependant, pour une fois, même les plus jeunes et les plus optimistes semblent reconnaître l'obscurité de nos sociétés contemporaines : chômage, dégradation de l'environnement, violence quotidienne... Au milieu de ces ombres, trouve-t-on (encore) l'éclat d'un héros ?
Certains diront que non. Il n'y a plus de héros. Certains semblent l'être pour un temps mais on s'aperçoit vite qu'il ne s'agit que de personnes tout aussi vicieuses et perverses que les autres, voire plus. Il ne s'agit en fait que de « promesse » de héros. Et comme toute promesse, elles sont vouées à la désillusion et au désenchantement. Personnellement, je n'attribuerai pas ce changement à une dégradation des valeurs morales, à une déchéance mais plutôt à un progrès, celui de la transparence. L'information circule de plus en plus et de plus en plus rapidement. Si on peut stopper ce flux pour un temps, tôt ou tard il jaillira de plus belle. A tel point que cela ne concerne pas seulement nos contemporains mais aussi les héros du passé : Napoléon et l'esclavage ; Montesquieu défenseur de la noblesse...
Je ne suis pas de cet avis. Pour moi, le héros n'a jamais rien d'humain, même quand il est ainsi incarné. Dans Le souffle des Dieux, Bernard Werber définit un héros comme quelqu'un qui se « [figure] être [un] héros ». Cette définition a l'avantage de mettre l'accent sur l'importance de la conviction dans la constitution d'un héros, qui prédomine sur d'éventuelles caractéristiques réelles ou morales. Un héros, ce n'est pas nécessairement quelqu'un de fort, d'intelligent, de juste... Pour Werber, c'est quelqu'un qui se voit ainsi. Mais à Werber, je préfère Weber (Max) et sa notion de « légitimité charismatique ». La « légitimité charismatique », telle que Weber la définit, n'est pas issue de caractéristiques réelles personnelles mais au contraire des caractéristiques supposées, attendues, attribuées par le public. Pour moi, personne n'est « objectivement » un héros. Il n'existe pas de héros dans l'absolu. Un héros, ce n'est pas non plus quelqu'un qui se voit comme un héros et dont la force de conviction suffit à révolutionner l'ordre des choses. Un héros, c'est avant tout quelqu'un qui est vu par les autres comme un héros.
Le héros est un symbole. Il n'appartient pas au domaine de la réalité mais à celui de l'imaginaire collectif. Par conséquent, il est distinct de l'homme qui l'incarne. Le héros ne peut qu'être immaculé. Quelque soient les révélations qui entachent l'homme, le héros reste éclatant. Il est au-dessus de tout ça. Peu importe la dégradation des valeurs morales, peu importe les révélations. Du moment que les hommes voudront croire en des héros – et ils le feront toujours – il y aura des héros. Les héros sont condamnés par la misère humaine à exister !


